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Le niveau de créativité


créativitéUn film de série, c’est aussi un film tourné en série. Alors, bien sûr, il y eut des auteurs inspirés dans le fantastique, de Tod Browning à Terence Fisher, mais aussi (surtout ?) de longues cohortes d’excellents artisans qui s’employèrent à appliquer des recettes et à perpétuer des stéréotypes. La nouveauté des années 70, confirmée et confortée dans les années 80, fut l’apparition d’auteurs personnels, volontiers agressifs et provocateurs, tempérée parallèlement par le «recentrage» du fantastique sur le marché désormais le plus lucratif : celui des adolescents. Après avoir bousculé toutes les règles avec son «Massacre à la tronçonneuse» en 1975, Tobe Hooper est récupéré par l’industrie quand il réalise «Poltergeist» et autre «Massacre dans le train fantôme». Même chose pour George Romero, auteur de l’inoubliable et flamboyante «Nuit des morts vivants» en 1968, qui participe désormais aux «Creep show» de consommation courante. Quant à WesCraven, après nous avoir horrifiés avec sa «Dernière maison sur la gauche» ou «La colline a des yeux», il devient l’instigateur de la saga de Freddy avant de donner dans le vaudou des familles («L’emprise des ténèbres»). Ainsi va le commerce qui rentabilise les talents des donneurs de frissons, mais en les dépouillant au passage de tout leur potentiel de malaise. Un phénomène qui va dans le sens de cette édulcoration, de cette banalisation par accoutumance progressive, c’est la loi des séries. On retrouve alors un équivalent sur grand écran des feuilletons TV, terrain encore interdit pour l’horreur. A mesure que se multiplient les épisodes de «Vendredi 13» (démarrage en 1981), où les moniteurs d’un camp de vacances se font invariablement trucider, ou de «Freddy» (un peu plus tard, en 1984), où ce sont des adolescents que persécute un maniaque mort, mais vivant dans leurs rêves, l’originalité s’estompe — il y aura même, bientôt, une série TV qui contera les horribles exploits de Freddy. Il y a, bien sûr, ces cinéastes de prestige qui ont déjà acquis une célébrité internationale et qui apportent leur réputation au fantastique sans qu’on’ sache si c’est celui-ci qui profite d’eux ou eux qui profitent de lui : Ridley Scott («Alien» ou «Blade runner») et Stanley Kubrick («Shining») en sont les prototypes parfaits. D’autres, qui se sont révélés et épanouis dans le fantastique, y évoluent comme des poissons dans l’eau. Citons David Cronenberg, qui se fit remarquer naguère avec un «Parasite murders» bourré de scènes-chocs : il a touché le plus large public avec «The fly» en 1986 puis «Faux semblants» en 1989, films qui comportent pourtant des scènes purement horrifiques, jadis in concevables. Ou bien David Lynch, passé de la production artisanale et de l’inspiration cauchemardesque de «Eraser head» au luxe démesuré de «Dune» pour aboutir à l’insolite glacé de «Blue velvet» — dont beaucoup ont contesté, lors de son grand prix d’Avoriaz, la qualité fantastique. Oui mais voilà, pour paraphraser une mémorable sentence de Luc Moullet : je ne sais pas si «Blue velvet» c’est du fantastique, mais je sais que c’est diablement intéressant, et si ce n’est pas du fantastique, alors c’est le fantastique qui n’est pas intéressant. Et toc ! Il y a encore ceux qui, sans renier leurs exploits, s’en écartent progressivement pour passer à d’autres domaines — voir le cas de Brian De Palma, qui a glissé imperceptiblement au polar puis au film de guerre. D’autres enfin, le Diable en soit loué, qui se distingue en restaurant l’esprit originel et qu’on peut définir par un concept qui a désormais acquis ses lettres de noblesse, et même un prix décerné chaque année à Paris : le cinéma très spécial. A l’instar de l’Américain David Lynch ou du cosmopolite Alexandro Jodorowsky, l’Espagnol Bigas Luna est de ceux-là quand il tourne «Anguish» (1987), délirante histoire d’un tueur maniaque, collectionneur d’yeux humains, et de son émule qui fait régner la terreur dans un cinéma. Comme l’Anglais Clive Barker, écrivain déjà réputé et réalisateur de «Hell raiser/Le pacte» (1986). Comme le Français Jérôme Boivin dont le chien méchant de. «Baxter» (1989) fit grincer tant de dents… Insolite, ironique, iconoclaste, irrévérencieux, bref, en marge des sentiers battus de la culture sclérosée comme des grosses machines forcément édulcorées, le film très spécial nous ouvre de terrifiants horizons. N’est-il pas, au fond, l’héritier des provocations surréalistes d’avant-guerre, en même temps que le grand frère des cancres infernaux de la classe fantastique : les petits gores. Nous y voilà : ça va saigner.

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