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Le degré d’horreur


horreurDepuis les débuts du fantastique, autant dire que, depuis l’éclosion du cinéma, il y a eu une escalade dans la peur, dans l’épouvante. Chaque nouvelle génération apportait des images qui suscitaient des commentaires ébahis, du genre «On ne pourra jamais rien montrer de plus horrible sur un écran». Voir le slogan du fameux «Blood feast», acte de naissance du gore au début des années 60 : «Le film d’horreur qui met un point final à tous les films d’horreur.» La suite a montré qu’en la matière il n’y a jamais que des points de suspension. De fait, la surenchère dans l’horreur n’a jamais connu de pause et, dans ce sens, les années 80 furent les années gore. Mais contrairement à ce qu’on pense parfois, le gore n’est pas un genre de film, c’est un état d’esprit, comme le rock en musique, comme le libertinage en érotisme. Il y avait quelques fractions de seconde gore dans les films anglais de la Hammer, il y en a quelques minutes dans des productions des années 70, davantage aujourd’hui — tandis que, parallèlement, c’est essentiellement le sujet de certains films quasi-clandestins depuis les légendaires incunables de Herschell Gordon Lewis, «Bloodfeast» et autre «2000 maniacs». Aujourd’hui, même chez les plus importants et les plus prestigieux, le gore est devenu un ingrédient comme un autre. L’«accouchement» monstrueux de John Hurt dans «Alien», le meurtre au rasoir d’Angie Dickinson dans «Pulsions», la main arrachée de «Mad Max» ou les doigts» coupés de «Mad Max 2», les sanguinolentes mutations de «The thing», l’horrible métamorphose de «La mouche» comme la morbide boucherie chirurgicale de «Faux semblants» : autant de morceaux de bravoure qui surprennent et traumatisent le spectateur de films d’auteur, pas forcément habitué aux folies de l’épouvante. C’est qu’il y a désormais un pourcentage d’hémoglobine dans n’importe quel film de la galaxie fantasticoïde, comme on parle ailleurs de pourcentage de matières grasses. Et certains ne se privent pas de cultiver le cent pour cent — ou plutôt le «sang pour sang» comme dit le titre français de l’excellent «Blood simple». Ce ne sont plus des ruisseaux, ce sont des fleuves rouges, des Niagara écarlates… Le tout-gore s’est imposé avec la complicité du rire, accouchant d’un sous-genre, comme on dit aujourd’hui, tant l’arbre de l’horreur a nourri de répugnants bourgeons. La descendance est vivace des «Nuits des morts vivants» et autre «Zombie» signés Romero. L’Italien Lucio Fulci a réalisé «Frayeurs» puis «L’éventreur de New York» (1982). Le tout jeune Sam Raimi nous laisse pantois avec son «Evil dead» (1984 La série «Freddy» est farcie de gags et de gore, et avec elle on franchit un nouveau degré : c’est cet épouvantail, ce croquemitaine pour enfants pas sages des années 80, qui devient le véritable, héros. Simple assassin sadique au début (il ne figure même pas dans le titre des «Griffes de la nuit»), il prend bientôt la dimension d’une véritable idole des teenagers. Puis ce sera le délire hystérico cocasse de «Re-animator» (1985), un de ces films-cultes qui lance une nouvelle compagnie, l’Empire de Charles Band, avec une résurrection spectaculaire du Grand-Guignol de nos grands-pères, de la même façon que son savant fou de héros -ressuscite les cadavres à l’aide d’une potion magique à sa façon. Dans la foulée, le monstre verdâtre et pustuleux de «Toxic avenger» (1985), de la firme Troma, n’est pas mal non plus… Il faut dire qu’il est tombé dans un tonneau de déchets radioactifs ! Encore plus drôle : le monstre surgi du placard de «Monster in the closet». .En revanche, Frank Henenlotter est un auteur dont les fantasmes goresques recoupent des hantises dérangeantes, comme le handicap dans «Frère de sang» ou la drogue dans «Emer, le remue-méninges». Le rire grince, il est loin de celui qui plébiscitait «Le bal des vampires» : il ne raille plus le fantastique, il l’accompagne dans ses délires. Voilà donc où nous en sommes. Le fantastique est-il à bout de souffle ? Il n’est pas absurde, aujourd’hui, de se poser cette question, qui n’est pas forcément péjorative, car on peut toujours reprendre son souffle. Mais les faits sont là : comme on vient de le voir, le fantastique a été propulsé par un quadruple essor. Il en est deux qui ont leurs limites. On ne peut battre sans arrêt de nouveaux records de budgets, pas plus qu’on ne peut surenchérir perpétuellement sur les images horribles. Ce qui ne signifie pas qu’il faille, à rebours, sacrifier à la psychologie qui a tué le fantastique des années 30 ! Tant qu’il y aura des auteurs qui se passionneront pour ce cinéma, il n’y aura pas de raison de désespérer. Plus inquiétante est l’absence d’une véritable relève inter: nationale, le rétrécissement du fantastique comme spécialité made in USA. L’expansion du cinéma australien a été un phénomène sans lendemain des années 70. L’Italie piétine entre Dario Argento et Lucio Fulci, preneurs de train en marche et fabricants d’ersatz. L’Angleterre, si florissante naguère, a cru voir le signe d’une renaissance avec «Hell raiser», dont le second volet a déçu. La France reste le domaine des tentatives sporadiques, celles de Mocky («Litan»), de Francis Leroi («Le démon dans l’île»), ou de René Chateau («Les prédateurs de la nuit»). Quant à l’hégémonie américaine, la stéréotypie provoquée par le marché teenagers cantonne l’originalité chez les indépendants. Il serait cependant paradoxal que le fantastique soit victime de son propre succès. Le genre a prouvé dans le passé qu’il était capable de rebondir constamment et qu’il lui fallait passer par une période de décadence avant de connaître une nouvelle renaissance. S’il devient difficile d’épater à coups de FX un public désormais blasé dès le plus jeune âge, et aléatoire de battre les records commerciaux de Spielberg et consorts, il y a sûrement, dans le monde entier, des cinéastes en herbe qui rêvent de fantastiques horreurs… Bienvenue à leurs cauchemars !

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