Archive for avril, 2015

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Le niveau de créativité


créativitéUn film de série, c’est aussi un film tourné en série. Alors, bien sûr, il y eut des auteurs inspirés dans le fantastique, de Tod Browning à Terence Fisher, mais aussi (surtout ?) de longues cohortes d’excellents artisans qui s’employèrent à appliquer des recettes et à perpétuer des stéréotypes. La nouveauté des années 70, confirmée et confortée dans les années 80, fut l’apparition d’auteurs personnels, volontiers agressifs et provocateurs, tempérée parallèlement par le «recentrage» du fantastique sur le marché désormais le plus lucratif : celui des adolescents. Après avoir bousculé toutes les règles avec son «Massacre à la tronçonneuse» en 1975, Tobe Hooper est récupéré par l’industrie quand il réalise «Poltergeist» et autre «Massacre dans le train fantôme». Même chose pour George Romero, auteur de l’inoubliable et flamboyante «Nuit des morts vivants» en 1968, qui participe désormais aux «Creep show» de consommation courante. Quant à WesCraven, après nous avoir horrifiés avec sa «Dernière maison sur la gauche» ou «La colline a des yeux», il devient l’instigateur de la saga de Freddy avant de donner dans le vaudou des familles («L’emprise des ténèbres»). Ainsi va le commerce qui rentabilise les talents des donneurs de frissons, mais en les dépouillant au passage de tout leur potentiel de malaise. Un phénomène qui va dans le sens de cette édulcoration, de cette banalisation par accoutumance progressive, c’est la loi des séries. On retrouve alors un équivalent sur grand écran des feuilletons TV, terrain encore interdit pour l’horreur. A mesure que se multiplient les épisodes de «Vendredi 13» (démarrage en 1981), où les moniteurs d’un camp de vacances se font invariablement trucider, ou de «Freddy» (un peu plus tard, en 1984), où ce sont des adolescents que persécute un maniaque mort, mais vivant dans leurs rêves, l’originalité s’estompe — il y aura même, bientôt, une série TV qui contera les horribles exploits de Freddy. Il y a, bien sûr, ces cinéastes de prestige qui ont déjà acquis une célébrité internationale et qui apportent leur réputation au fantastique sans qu’on’ sache si c’est celui-ci qui profite d’eux ou eux qui profitent de lui : Ridley Scott («Alien» ou «Blade runner») et Stanley Kubrick («Shining») en sont les prototypes parfaits. D’autres, qui se sont révélés et épanouis dans le fantastique, y évoluent comme des poissons dans l’eau. Citons David Cronenberg, qui se fit remarquer naguère avec un «Parasite murders» bourré de scènes-chocs : il a touché le plus large public avec «The fly» en 1986 puis «Faux semblants» en 1989, films qui comportent pourtant des scènes purement horrifiques, jadis in concevables. Ou bien David Lynch, passé de la production artisanale et de l’inspiration cauchemardesque de «Eraser head» au luxe démesuré de «Dune» pour aboutir à l’insolite glacé de «Blue velvet» — dont beaucoup ont contesté, lors de son grand prix d’Avoriaz, la qualité fantastique. Oui mais voilà, pour paraphraser une mémorable sentence de Luc Moullet : je ne sais pas si «Blue velvet» c’est du fantastique, mais je sais que c’est diablement intéressant, et si ce n’est pas du fantastique, alors c’est le fantastique qui n’est pas intéressant. Et toc ! Il y a encore ceux qui, sans renier leurs exploits, s’en écartent progressivement pour passer à d’autres domaines — voir le cas de Brian De Palma, qui a glissé imperceptiblement au polar puis au film de guerre. D’autres enfin, le Diable en soit loué, qui se distingue en restaurant l’esprit originel et qu’on peut définir par un concept qui a désormais acquis ses lettres de noblesse, et même un prix décerné chaque année à Paris : le cinéma très spécial. A l’instar de l’Américain David Lynch ou du cosmopolite Alexandro Jodorowsky, l’Espagnol Bigas Luna est de ceux-là quand il tourne «Anguish» (1987), délirante histoire d’un tueur maniaque, collectionneur d’yeux humains, et de son émule qui fait régner la terreur dans un cinéma. Comme l’Anglais Clive Barker, écrivain déjà réputé et réalisateur de «Hell raiser/Le pacte» (1986). Comme le Français Jérôme Boivin dont le chien méchant de. «Baxter» (1989) fit grincer tant de dents… Insolite, ironique, iconoclaste, irrévérencieux, bref, en marge des sentiers battus de la culture sclérosée comme des grosses machines forcément édulcorées, le film très spécial nous ouvre de terrifiants horizons. N’est-il pas, au fond, l’héritier des provocations surréalistes d’avant-guerre, en même temps que le grand frère des cancres infernaux de la classe fantastique : les petits gores. Nous y voilà : ça va saigner.

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La nature de l’inspiration


A première vue, on pourrait dire que l’agonie du gothique, dans la première moitié des années 70, a laissé la place libre aux sources d’inspiration d’un fantastique moderne. Aux traditions du folklore, les cinéastes ont substitué des préoccupations plus contemporaines. La réalité est beaucoup plus nuancée. Agonie, d’abord, c’est vite dit. Le folklore subsiste, et les vieux monstres apparus dans les années 30, momies, loups-garous ou créatures de Frankenstein, -ont la vie dure : voir «Waxwork», «Le loup-garou de Londres» ou «La promise». Le sacré ancestral et millénaire est toujours présent ; seule différence il surgit désormais dans la vie quotidienne. Les esprits des maisons hantées sont maintenant étudiés avec toute la rigueur scientifique qui convient, comme dans «L’emprise» de Sidney Furie. Si l’écrivain de «House» a des hallucinations, ce sont des souvenirs de la guerre du Vietnam. Quant aux dangereuses apparitions de «Prison», elles suintent des murs d’un pénitencier, occasion de traiter sur le mode de l’épouvante du vieux sujet de la peine de mort et de la chaise électrique. Les loups féroces envahissant le Bronx de New York dans «Wolfen», les chauves-souris du Nouveau-Mexique dans «Morsures», l’envoûtement maléfique du «Faiseur d’épouvantes» et les divers esprits frappeurs de «Poltergeist» (1982, en attendant la suite) ont quelque chose en commun : ils attestent la résurgence en plein 20e siècle finissant des antiques superstitions de ces premiers occupants du Nouveau-Monde, les Indiens. Une façon peut-être d’exorciser une culpabilité latente de la nation américaine : dans «Cimetière», adaptation par Mary Lambert du roman de Stephen King, c’est encore d’un vieux cimetière indien que jaillira l’horreur. Stephen King est assurément, dans cette optique-là, le grand homme de la décennie : il s’est fait une spécialité de la projection dans l’univers le plus familier des peurs les plus traditionnelles. C’est chez monsieur Tout-le-Monde qu’on rencontre le loup-garou de «Peur bleue», et «Les vampires de Salem» constituent la plus paisible des communautés de la Nouvelle-Angleterre. Il faut dire que le vampirisme est un cas à part, qui traverse toutes les modes à condition de ne pas être relégué dans sa terre natale, les Carpates. David Bowie et Catherine Deneuve, chic riverains de Manhattan dans «Les prédateurs», les voyous écumant les snacks et les motels de «Near dark», les danseuses d’une boîte de nuit de «Vamp», les adolescents californiens de «Lost generation», les voisins vaguement farouches de «Vampire, vous avez dit vampire ?», je, tu, il, elle, nous sommes tous des vampires… Pas étonnant si Nicolas Cage, le héros de «Embrasse-moi, vampire», un des musts du Festival d’Avoriaz 90, se prend lui-même pour un des «enfants de la nuit» chers au comte Dracula. A la faveur des années 70, ont avait cru remiser au grenier de la superstition ces antiques malédictions, balayées par une vague écologique plus ou moins militante (à la «Soleil vert»). Dans les années 80, la hantise de la pollution demeure à travers les invasions de bestioles diverses («Alligator» ou «Piranha 2») et la terreur de la bombe est le prétexte à la description d’apocalypses nucléaires comme «Le jour d’après» (1984) et «Le dernier testament» (1984). Et après la catastrophe, ce n’est pas mieux : quel cauchemar de survivre dans le monde de «Mad Max», n° 1, 2 ou 3, de «Baffle-truck» ou «Quiet earth» (venus de cette Nouvelle-Zélande très sensibilisée sur la question) ! A Avoriaz 90, nous avons encore droit à un suspense échevelé autour de l’imminence de l’arrivée des missiles sur Los Angeles, titre «Miracle mile» (1989). Sur un plan plus individuel, et recoupant la hantise vampirique fondée sur la peur de l’épidémie, on a vu se répandre la terreur organique — annoncée dès «Alien», le film-phare de cette décennie, confirmée par l’impact de «La mouche» et des autres films de David Cronenberg — qui, serait-ce un hasard, coïncide avec cet autre phénomène des années 80, la propagation du Sida. Enfin, la sophistication technologique de notre société incite les cinéastes à reprendre un thème fondateur de la science-fiction la révolte, la déviation insidieuse des objets destinés à faciliter la vie courante. Les appareils domestiques se dérèglent et s’affolent dans «Le démon dans l’île» de Francis Leroi, les ascenseurs capturent leurs passagers dans «The lift» (1984) comme dans «Out of order» (1984). Les ordinateurs domestiques sont les vedettes de «War games» ou «Electric dreams» (1985), les téléviseurs et magnétoscopes du troublant «Vidéodrome». Quant aux robots de «Terminator» comme de «Robocop» (1987), ils symbolisent cette folie des expérimentations qui ne tiennent aucun compte du facteur humain, que ce soit la chirurgie («Looker») ou les manipulations génétiques («Scanners»). Mais l’époque n’est pas seulement celle d’une crise de société universelle où la montée d’une certaine folie de la violence se traduit par l’insécurité croissante, par la multiplication des attentats terroristes comme par des flambées de hooliganisme, le tout baignant parfois dans un retour de l’irrationnel viscéral qu’on croyait oublier depuis les temps troublés du Dr Mabuse. Les assassins, de préférence masqués, rôdent dans les grandes cités comme dans les vertes avenues des banlieues résidentielles, s’introduisent chez vous on ne sait comment, comme par magie. Ainsi, le dément de «Halloween», qui trouve toujours le moyen de se retrouver dans la chambre à coucher des adolescentes. Si c’est impossible matériellement, ils utilisent le téléphone, comme le meurtrier de «Terreur sur la ligne» (1980), le rêve, comme le terrifiant Freddy du cycle des «Griffes de la nuit» (1984…) ou le fantasme, comme le violeur de « Dream lovera » (1986). La caractéristique essentielle du tueur psychopathe est sa quasi-invulnérabilité. Il est pratiquement impossible de s’en débarrasser, et, si d’aventure il advient qu’il soit éliminé, détruit une bonne fois pour toutes, l’empêchera-t-on de revenir à l’épisode suivant, quitte à se faire remplacer? Au premier «Vendredi 13» (1980), nous savions que l’assassin était la mère de Jason. Puis ce sera Jason lui-même, cadavre pourrissant émergeant de Crystal Lake, et plus tard l’une de ses victimes schizophrènes qui, se prenant pour le joueur de hockey, prendra à son compte sa folie meurtrière. La vieille dichotomie des Bons et des Méchants ne résiste plus, elle-même, à cette explosion de l’ultra-violente comme on disait dans «Orange mécanique»: l’héroïne de «Angel of vengeance» (1982), sourde-muette violée, se transforme en justicière encore plus terrible que son agresseur. Et que pèsent les loubards, délinquants des rues ou du métro, auprès des indestructibles «Nomads», esprits maléfiques d’une peuplade esquimaude brusquement surgis dans le décor rassurant de San Francisco ?